Si les décroissants sont des conservateurs – tant de la nature que de la culture – alors ils ont un intérêt particulier en faveur de l’histoire en général. Mieux, dans la mesure où leur critique du mythe du progrès et du nouveau pour le nouveau doit reposer in fine sur la préservation de ce qu’il peut y avoir d’invariant – et donc d’archaïque – dans l’histoire des humanités, alors ils ont un goût particulier pour l’archéologie.  Archéologie qui appartient à ce que Nietzsche nommait « histoire patrimoniale », car il est absolument nécessaire de connaître ses racines ; pour éviter de dégénérer en « momification du présent », rien de vaut de relire ce qu’Hannah Arendt écrit à propos de l’éducation, quand le présent doit sans cesse éviter la brèche entre le passé et l’avenir : « L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité, et de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun. »

Il existe des sujets dont on peut penser qu’ils n’ont a priori rien à voir avec la politique. L’archéologie par exemple. Et pourtant… Contrairement à l’idée qu’on peut s’en faire, cette discipline subit de plein fouet – comme bien d’autres – les effets de nos choix de société, des choix éminemment politiques. Je voudrais essayer d’analyser ici les pratiques actuelles en archéologie, de préciser en quoi et comment elles ont évolué ces dernières années. Enfin de montrer  que ces pratiques sont intimement liées aux modes de pensée valorisés aujourd’hui dans notre monde. Bref, que même pour des archéologues, l’idéologie de la croissance, de la rentabilité, de l’efficacité et du hors-sol a un impact très concret sur la pratique d’une discipline qui se veut « scientifique », ce mot laissant entendre « neutre », en principe…

Il n’existe qu’une seule façon de pratiquer l’archéologie. Cette discipline possède ses méthodes de terrain, ses concepts d’analyse et ses problématiques, ses sciences associées. Elle rassemble une communauté de praticiens formés dans les mêmes universités, qui partagent les mêmes savoirs et les mêmes méthodes, ce qui n’exclut pas discussions et confrontations passionnées… La Loi cependant distingue deux types d’archéologie : l’archéologie programmée et l’archéologie préventive, régies par des législations différentes. Ces deux types d’archéologie ont généré des dérives spécifiques…

L’archéologie programmée est aujourd’hui présentée comme une archéologie de recherche fondamentale. Elle s’organise au sein de programmes (d’où son nom), définis à l’échelon national, dans un beau document de plus de 200 pages, dont la dernière version a été rédigée en 2016. Par exemple : « fonction, morphologie et articulation des enclos ou enceintes des sites castraux (IXe – XVIe siècles) », sous-axe du programme 11 « les constructions élitaires, fortifiées ou non, du début du haut Moyen Âge à la période moderne ».

Le règne des experts : Pour obtenir une autorisation de fouilles, de prospection, d’étude en archéologie programmée, impossible de nos jours d’être un chercheur isolé. Il convient de constituer une équipe comprenant des chercheurs dans les disciplines les plus pointues. Une vraie équipe de recherche digne de ce nom se doit de rassembler pas loin d’une trentaine de spécialistes : géomorphologue, pédologue, sédimentologue, anthracologue, palynologue, paléoanthropologue, paléozoologue, tracéologue, céramologue, numismate…

Le poids des sciences dures : une recherche sera d’autant plus reconnue qu’elle saura associer des sciences dites dures pour mener des analyses, si possible expérimentales… Datation par les isotopes, recherche sur l’ADN, lames minces et microscope à balayage électronique, il devient difficile de savoir quel type d’intervention scientifique chaque objet, chaque couche dégagée peut nécessiter. Cette exigence de qualité, d’approfondissement, paraît une bonne chose à première vue et elle a produit des travaux intéressants. Mais elle génère aussi des effets pervers : des coûts en hausse constante ne permettent plus d’engager que des recherches à grande échelle, associant des fonds d’origine variée, de plus en plus difficile à rassembler. D’où une forme de paralysie : la bonne archéologie est l’archéologie qu’on ne fait pas, puisque demain, de nouvelles disciplines apparaîtront. Envahie par la figure prestigieuse et non négociable des sciences dures, l’archéologie abdiquant son appartenance jadis revendiquée aux Sciences Humaines, produit des articles de plus en plus techniques, de plus en plus froids et rigides.

La surenchère administrative : Mener un programme de recherche aujourd’hui, c’est d’abord gérer des personnes, faire vivre une équipe d’experts et posséder des qualités de gestionnaire des relations humaines bien plus que des qualités scientifiques. Sans parler de la collecte de fonds, sonnants et trébuchants, lesquels demandent des talents de gestionnaire tout court…

L’efficacité comme échelle de mesure : vous devez en permanence démontrer en quoi votre projet de recherche va faire avancer la Science, avec un grand S. Et donc prouver en quoi votre projet, mettons de fouille sur un site déterminé, est bien « le projet » idéal, celui sur lequel vous allez trouver toutes les réponses à la problématique de départ… Or la plupart du temps, un projet cristallise et prend forme pour un ensemble de raisons, pas toutes strictement scientifiques. Mais si vous développez dans votre dossier, les facilités qui vous sont offertes par une commune très motivée ou une association locale dynamique, catastrophe ! Pas scientifique tout ça, pas bon…  Chaque site est unique, avec sa problématique spécifique, chaque site s’insère dans un contexte historique et géographique local, mais aussi dans un tissu social local. La façon dont un chantier peut trouver sa place parmi des habitants, être souhaité localement participe grandement de son succès, pas seulement auprès du public mais bien également dans le domaine des savoirs. On retrouve dans cette méfiance du contexte humain, la méfiance générale par rapport à l’avis du peuple et l’idée qu’une recherche motivée par une demande sociale est méprisable et non valide. La science (ici archéologique) se place d’emblée au-dessus de la plèbe, une science toute-puissante, hors-sol, neutre et bienfaisante…

L’archéologie préventive. C’est  l’archéologie préalable à tous travaux risquant de détruire le patrimoine archéologique. Il s’agit donc d’une archéologie de la croissance et des terres consacrées à l’aménagement. Plus on aménage, plus on fouille, plus la connaissance progresse. On consomme le patrimoine archéologique comme on consomme les énergies fossiles et les terres rares. Cette archéologie représente aujourd’hui 85 % de la pratique réalisée en France et emploie plus de 4000 personnes. Depuis 2003, l’archéologie préventive est soumise à la Loi du marché. La pratique en est concurrentielle et les entreprises d’archéologie répondent à des appels d’offres comme n’importe quelle entreprise de BTP… Passons sur les habituels effets de ce changement : prime au moins-disant, tensions sur les conditions de travail, personnel déplacé comme des pions et perte de sens dans la pratique d’une discipline par manque de suivi, passage d’une activité de service public à une pratique entrepreunariale et tout ce genre de chose. Tout cela  est bien connu pour d’autres  métiers et ne mérite pas d’explications particulières. Symptomatique de cette évolution est l’irruption d’un vocabulaire technique directement inspiré du monde de l’entreprise et à sous-texte médical : diagnostic, prescription, responsable d’opération, j’en passe et des meilleurs. Il est deux effets sur lesquels je voudrais insister : la question centrale de la prescription et celle de la destruction des sites archéologiques, actuellement pratique courante et admise par la communauté scientifique, bien que rarement avouée et explicitée.

Le rôle clé des services de l’État : Pour qu’une opération d’archéologie préventive soit mise en œuvre, il faut que les services régionaux de l’archéologie prescrivent cette opération, c’est à dire émettent une obligation pour l’aménageur de réaliser les travaux archéologiques en préalable aux travaux d’aménagement. Il s’agit d’un ensemble de démarches administratives compliquées, qu’il n’est pas le lieu de développer plus avant ici. En revanche, il faut  insister sur le fait que tout repose sur ces services de l’Etat et sur leur capacité à accomplir cette tâche… Quelques fonctionnaires en moins et tout bloque. Ou plutôt, sans prescription de l’État, pas de fouilles et destruction d’un patrimoine archéologique unique et non renouvelable… Actuellement, on adapte le nombre de prescriptions  aux capacités humaines des services et non l’inverse. Ou en clair : on ne prescrit qu’autant qu’on dispose du personnel pour ce faire et non selon la nécessité et l’importance des travaux.

Laisser détruire un patrimoine archéologique non renouvelable : la chose a été théorisée dès les années 2000, dès les premiers grands chantiers d’autoroute et de TGV, notamment dans « Les nouvelles de l’archéologie ». Sur de grandes surfaces, on admet de fouiller « par fenêtres » et on met en place la fouille des structures  par moitié ou en damier (le grand retour de la méthode Wheeler des années 1950 !). Depuis, la pratique a largement progressé et nul ne demande à un responsable d’opération de fouiller intégralement un site : répondre à la problématique posée et laisser disparaître le reste, telle est la pratique archéologique acceptée de nos jours. On entend dire désormais qu’en archéologie préventive on ne fouille pas plus de 50 à 60 % des niveaux archéologiques conservés. Or ce patrimoine est absolument unique en chaque lieu et non standardisé à la manière de nos produits industriels ; s’il est représentatif d’un phénomène historique, il est également unique pour le lieu qui le renferme. Certes, on peut questionner sur l’intérêt de fouiller, disons par exemple une énième villa romaine. Mais si c’est la villa romaine de mon village, ce n’est pas celle du village à côté : elle prend, de son insertion dans un terroir donné, une réalité matérielle dont l’unicité fait la valeur. Renoncer à fouiller un site parce qu’on en connaît un comparable ailleurs, c’est à nouveau privilégier une science hors sol, une science de la théorie et de la connaissance globalisée, au détriment du réel et de ceux qui l’habitent.

L’archéologie de la décroissance et d’une société sans croissance

La fin de la croissance signifie la fin des grands projets inutiles et du gaspillage des terres agricoles.  La fin des chantiers autoroutiers, des nouvelles lignes de TGV, des aéroports et des zones commerciales, de l’extension de l’urbanisation. Qu’allons-nous faire de tous ces formidables archéologues bien formés, détenteurs  de savoirs et de savoir-faire et d’une grande technicité ?

Il me semble qu’il y aura de la place pour tous, dans la perspective d’une archéologie de la demande sociale, considérée comme un service au public, à vocation de pratique partagée. Avant même la problématique scientifique, l’archéologie doit s’insérer dans un territoire actuel et passé et dans un contexte historique. Menée avec modestie et humanité avec les moyens de son temps, elle accepte de laisser pour l’avenir et de nouvelles questions non encore pensées, une portion de ce patrimoine fini et conserve sur chaque site une portion intacte pour la recherche du futur. Elle se consacre à une connaissance fines des villes sur lesquelles il faut reconstruire et du patrimoine bâti à réhabiliter. Elle se penche, avec parcimonie, sur les sites ruraux qui intriguent les habitants et les associe à la pratique archéologique dans des chantiers locaux, conviviaux et démocratiques.

Annick Clavier, 18 juin 2018

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